Retour sur la genèse de Piège de cristal, ressuscité dans les salles

Et John McTiernan créa Die Hard

Dossier | Par Youenn Blanc | Le 9 septembre 2014 à 11h15

« Pour rester en très bons termes avec Bruce Willis, je m'abstiendrais de tout commentaire sur la suite de la franchise. » John McTiernan aime toujours l’interprète de John McClane, mais pas les derniers Die Hard, et il ne se prive pas de le dire, partout où il passe. A Deauville, où le festival du cinéma américain l’a accueilli pour un hommage et une masterclass ; à Paris, où la Cinémathèque française lui consacre une rétrospective jusqu’au 28 septembre. Après son incarcération suite à une affaire d’écoutes téléphoniques, le cinéaste américain est libre, toujours prompt à rappeler aux amnésiques ou aux plus jeunes que la franchise Die Hard a beau lui avoir échappé, il en reste bien le génial créateur. Retour sur la genèse de son premier volet, Piège de Cristal, celui qui a révolutionné le film d’action et fait depuis 26 ans l’objet d’un culte que sa ressortie en salles devrait revigorer. Amen. 

Sorti en 1988, Piège de Cristal, adapté du roman Nothing Lasts Forever, eut une influence majeure sur le cinéma d’action des années 90. Le film, comme ses personnages et son décor, sont devenus cultes. Pourtant, l’affaire était loin d’être réglée d’avance... 

Au premier jour, il y eut le Fox Plaza 

Rebaptisé Nakatomi Plaza dans Piège de cristal, le gratte-ciel de 150m de haut est encore en construction au moment du tournage. Les négociations entre l’équipe du film et la société de production s’avèrent particulièrement compliquées. McTiernan et les siens finissent par obtenir le droit d’utiliser le building à deux conditions : ne pas dépasser huit semaines de tournage afin de ne pas ralentir les travaux dans l'immeuble, et ne rien casser. Au grand dam de la Fox, seule la première promesse est tenue.

Le tournage alterne les prises de vue dans la tour et en studios. John McTiernan accorde donc un soin particulier à la conception des décors et à leur harmonisation entre les deux plateaux. Les étages en construction constituent un terrain de jeu idéal pour les scènes d’actions dévastatrices. Les bureaux de la firme japonaise, eux, mélangent l’architecture contemporaine de Tadao Ando et celle, organique, de Frank Lloyd Wright, dont le principal représentant est le rocher aux fontaines visible au fameux 30ème étage du Nakatomi Plaza.

Au deuxième jour, il y eut John McClane

McTiernan aime bien les héros d’un autre building en perdition, ceux de La tour infernale. Ca ne l’empêche pas de les trouver trop stéréotypés. Pour renverser les codes, le cinéaste emprunte donc à un autre modèle, aussi connu mais a priori très éloigné du film d’action hollywoodien : Le songe d’une nuit d’été de William Shakespeare, comédie dans laquelle princes et ânes échangent leurs places le temps d’une nuit supposée festive. L’âne devenu prince le soir de noël, c’est John McClane. Au lieu de compter sur un héros conventionnel, comme cela devait être le cas – Schwarzenegger, Stallone et Richard Gere étaient cités pour le rôle – Die Hard s’appuie sur Bruce Willis, alors acteur de la série Clair de lune, certes talentueux mais inexpérimenté. Moins musclé et viril que les autres prétendants, il donne un tout autre visage, ordinaire celui-là, au héros de film d’action. Un nouvel archétype nait : l’anti-héros, le gars ordinaire en apparence. John McClane butte tout le monde, mais prend cher du début à la fin. Il donne de sa personne et perd du sang, sans jamais de départir de son irrévérence, ni de son goût pour les punchlines. Sauf qu’il n’est pas seulement le type qui dit « Yippee-ki-yay, motherfucker » : il est le mec cool par excellence.

Au troisième jour, il y eut L’hymne à la Joie

Le 4ème mouvement de la Neuvième de Beethoven est le morceau emblématique de Piège de Cristal. Pourtant, comme tout ce qui concerne l’image, cette bande-son est loin d’être un acquis. McTiernan doit insister pour utiliser L’hymne à la joie dans son film d’action, genre considéré comme incompatible avec une grande musique qui, en plus, ne parlerait pas au public visé. Le réalisateur obtient gain de cause, notamment en brandissant la jurisprudence Orange mécanique comme un joker : « Kubrick a bien utilisé Beethoven dans un film sur l’ultra-violence, alors pourquoi pas moi ? ». La mélodie est associée à la bande de malfrat. Elle est fredonnée à plusieurs reprises par Hans Grubber, le méchant incarné par Alan Rickman. Elle apporte ainsi une forme de légèreté, martelant une donnée essentielle du film : tout cela n’est pas très sérieux. McTiernan tient particulièrement à ce que l’humour soit présent tout au long de l’histoire, sans toutefois dévitaliser l’enjeu principal (John McLane risquant sa vie pour sauver celle de sa femme).

S’il n’aime pas se prendre au sérieux, McT apprécie encore moins les clichés. Il craint donc d’aborder une scène, déjà vue cent fois, celle où le grand méchant braque son arme sur la tête de l’amoureuse du héros, sous les yeux de ce dernier. Aussi décide-t-il de piéger les spectateurs, en revendiquant le cliché pour mieux le désamorcer, grâce à un retournement de situation qui n’est pas sans rappeler une certaine scène d'Une Poignée de dollars : à la manière de Clint Eastwood camouflant une plaque d'acier sous son poncho, McClane dupe ses ennemis en scotchant ses flingues dans son dos.

Au quatrième jour, il y eut le style

Die Hard emprunte à la fois au film d’action et à la comédie. Ce n’est pas un hasard : s’il est un élément essentiel à ces deux genres pour McTiernan, c’est le rythme. Et c’est justement dans ce domaine que le film est avant-gardiste.

Aux yeux du réalisateur, Hollywood a 30 ans de retard sur le cinéma européen en terme de montage. En Europe, Federico Fellini ou Paul Verhoeven coupent volontairement un plan en mouvement. Les studios américains détestent ce type de cut. McTiernan le sait, il a failli être viré du tournage de Predator parce qu’aux yeux des exécutifs, « il enfreignait les règles ». Plus tard, il écartera Peter Zinner, le monteur pourtant très talentueux d’A la poursuite d’Octobre Rouge, parce qu’il ne sait pas couper en plein mouvement (McTiernan se fera pardonner en lui donnant le rôle d'un amiral sovétique, en guise de consolation). Pour la photographie de Die Hard, McTiernan reste fidèle à l'école néerlandaise : il fait appel à Jan de Bont, futur réalisateur de Speed et Twister, dont le travail sur Le quatrième homme de Verhoeven, sorti 5 ans auparavant, l’a particulièrement impressionné.

McT se préoccupe du rythme, mais veut aussi que le film dégage une impression d’authenticité. Pour y arriver, il ne cherche pas à éviter les halos de lumière qui, dans un autre contexte, seraient considérés comme des aberrations visuelles. Il se refuse également au tournage en multi-caméras, exception faite des scènes de cascade. Le réalisateur fonctionne à l’instinct et ne fait pas plus de trois ou quatre prises par scène.

Les multiples références, à d’autres films ou aux siens, constituent également la marque de fabrique de McTiernan : le cadrage en biais dans la salle informatique peut être vu comme un clin d’œil au Cabinet du Dr Caligari ; le moment où Hans cherche à savoir lequel des otages est Takagi, le patron de la société, rappelle la scène de Spartacus où tous les membres du groupe se lèvent en scandant « Je suis Spartacus ! ». Et niveau autoréférence, le camion Pacific Courier qui transporte la bande de Hans Gruber au début du film est visible dans Speed et au début d’Une Journée en enfer (le véhicule explose dans la scène d’intro).

Au cinquième jour, il y eut l’improvisation

McTiernan aime la spontanéité. Sur le tournage de Die Hard, pas de répétition, ni de story-board, sauf pour les scènes les plus lourdes. C’est ainsi que des moments non prévus dans le script font leur apparition, comme celui, mythique, où Hans et John McLane se rencontrent pour la première fois, et que notre héros le traite comme un otage sans savoir qu’il s’agit en fait du grand méchant.

Le réalisateur a beau avoir avec lui des acteurs peu expérimentés (c’est le tout premier rôle d’Alan Rickman au cinéma, ici dans la peau d’un braqueur allemand), il leur fait suffisamment confiance pour leur laisser une marge de créativité et tout leur demander. Y compris de prendre des risques. À la fin du film, lorsque Bruce Willis lâche Alan Rickman du haut du building, l’acteur effectue réellement une chute libre de plusieurs mètres, avec des coussins à l’arrivée. Peu rassuré, Rickman demande à McTiernan d'exécuter d’abord la cascade (ce qu'il fait), pour lui prouver la sécurité du système. Rassuré, l’acteur anglais accepte de sauter. Sauf qu’au lieu de compter jusqu’à cinq et de lâcher son partenaire, Bruce Willis le balance volontairement avant la fin du décompte, d’où la frayeur non feinte dans les yeux d’Alan Rickman, alors que son personnage vit ses dernières secondes.

Au sixième jour, il y eut les effets spéciaux

Pour les trucages, McTiernan doit composer avec les moyens du bord et de l’époque. Le réalisateur fait ainsi peindre des tableaux simulant la vue depuis les fenêtres du gratte-ciel (avec une obligation : la caméra doit faire le point sur l'avant-plan, afin de laisser les peintures en question dans un léger flou) et conçoit la plupart des armes du film. Il privilégie le plus possible les trucs à l'ancienne, ce qui lui vaut quelques frayeurs, notamment pour la scène finale, quand tout le monde se retrouve sur le toit du building, survolé par les hélicoptères de la police. McTiernan interrompt le tournage après seulement deux prises, trop inquiet pour la sécurité de l’équipe. 

Ce n'est qu'en de rares occasions qu'il se résout à faire appel aux images de synthèse, comme pour la séquence où le FBI fait éteindre l’électricité dans tout l’immeuble. En revanche, il passe par une maquette pour l’explosion des derniers étages du Nakatomi Plaza ; image suivie, lors de la séquence finale, par une pluie de papiers jetés par le staff depuis les fenêtres du bâtiment. 

Et le septième jour ?

John McTiernan se reposa, pas encore conscient d'avoir réalisé un chef d’oeuvre auquel les créateurs de films d'action se réfèreraient désormais comme à la Bible.

 

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10 commentaires
  • itachi
    commentaire modéré Yippee-ki-yai !!!
    9 septembre 2014 Voir la discussion...
  • ChrisBeney
    commentaire modéré Si je dis que je préfère "Une journée en enfer", je vais en enfer ?
    9 septembre 2014 Voir la discussion...
  • IMtheRookie
    commentaire modéré @ChrisBeney c'est mon cas aussi. J'aime les deux mais c'est vraiment comme Terminator 1 et 2. A la différence que dans Die Hard un film pas top s'est sournoisement glissé entre deux chefs-d'œuvre très différents.
    9 septembre 2014 Voir la discussion...
  • itachi
    commentaire modéré C'est bon aussi pour Alien et Star Wars :)
    9 septembre 2014 Voir la discussion...
  • Fujee
    commentaire modéré Aaaaaaaaaah!!!
    Une journée en enfer est vraiment excellent aussi, en réalité les deux sont pas vraiment comparables. Mais je met quand même Piège de cristal au dessus pour le côté fondateur, la découverte du personnage, le huis clos et Hans Gruber.
    Par contre pour Terminator j'pense que la supériorité du 2ème est indéniable, rien que pour le T1000. Idem pour Star Wars, l'Empire contre attaque largement au dessus du reste de la saga.

    Et @itachi , c'est tellement difficile de comparer les deux premiers Alien, ils sont tellement différents et tellement bons dans leurs registres respectifs...
    9 septembre 2014 Voir la discussion...
  • TrueCine
    commentaire modéré Moi aussi je prefère Une journée en enfer ^^
    9 septembre 2014 Voir la discussion...
  • itachi
    commentaire modéré @Fujee ; Vrai ;)
    9 septembre 2014 Voir la discussion...
  • dr-jaws
    commentaire modéré C'est aussi pour moi un super film de Noël ^^
    9 septembre 2014 Voir la discussion...
  • ChrisBeney
    commentaire modéré @dr-jaws C'est vrai
    9 septembre 2014 Voir la discussion...
  • ChrisBeney
    commentaire modéré Super film de Noël anticapitaliste, avec "Gremlins" et "Un fauteuil pour deux"
    11 septembre 2014 Voir la discussion...
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